Je déblogue

Curiosités, coups de coeur littéraires, musicaux, passions et dégoûts !

27 avril 2008

Un Cadavre

Dieu

Le titre de cet ouvrage (que je ne connaissais pas) est symptomatique de ma pensée nocturne : je ne pense pas à dieu mais je crois qu'il pense à moi (et n'est pas content de me (sa)voir toujours debout à 2 heures du matin) : alors, ce que je vais lui offrir ne va certainement pas lui faire plaisir. Il va même être très emmerdé. Il va penser que je me moque de lui et que je ne suis pas sérieux. La vie est juste un court moment entre la naissance et la mort, entre le premier rot et le dernier pet.

Merde aux autres qui bloquent le chemin.

Il s'agit d'un poème que j'ai écrit quand j'avais quoi : 20,21 ans (donc on arrête de rigoler... surtout toi, ricanant au fond avec le pull vert, genre le cancre du lycée près du radiateur, avec le dernier Iphone).

Mais pourquoi un pull vert ! Le premier qui trouve la réponse recevra un kilo de mini-carambars.

Un cadavre

D I E U

en quatre foutues lettres

sonne le glas de l’homme, son joug éternel

et sortant de l’ombre qui l’étiole,

une nuit sans étoiles,

le voilà, l’homme ! qui crève cette gangue,

toute âme dehors

et qui déjà tend sa joue,

s’agenouille, ricane et pleure...

et d’humanité en humanités,

sous l’arche du ciel où nous nous tenons tous debout,

du sud au nord et d’est en ouest,

nous autres, les poux, les larves grouillantes

en appelons à ta miséricorde.

Dieu,

c’est à toi que je m’adresse, directement,

à toi et à celui qui se cache derrière ce nom,

ce seul nom qui me prouve que tu es en vie, bien vivant,

bougrement vivant, non de nom !

Dieu,

Toi ou celui qui se fait passer pour toi,

ton frère jumeau, ton double éthérique, ton je-ne-sais-quoi,

tu n’es rien d’autre que

ma cible parfaite, mon pigeon d’argile qui vole, vole, vole...

Ton silence, Dieu,

a fait de moi celui qui parle trop,

celui qui toujours en vie se coule dans ton absence d’être,

celui qui se love contre ton ombre ventrue...

Au moment où le sommeil, où le silence,

où le silence du sommeil, Dieu,

se jette en un déchirant adieu

à mon cou,

je pleure comme je ris,

mais mes rires sonnent creux...

Le voile de la nature n’est toujours pas tombé,

là est ton fichu secret

que tu gardes bien au fond de toi.

Mais je saurais te percer à jour,

ton mystère est ta raison d’être :

le divulguer, ma raison de vivre.

Dieu,

au fond tu as besoin de moi !

tu as sacrement besoin de ma foi en toi :

tu es moins fort que tu ne veux nous le faire croire,

et si jamais, laisse-nous rêver !

une âme, une seule âme, libérée de ses chaînes

venait à déchiqueter

ce trop tenté tissu de cellules,

aveugles à toute réalisation divine,

qu’arriverait-il ?

Je te le demande.

Dieu, le feu en moi est païen,

la lumière qui m’habille, opaque et sans chaleur,

et rauque le souffle qui m’anime.

Cette croix que tu brandis, ce cadavre

à l’ancien nom d'homme, ce cadavre

aux peurs, angoisses, désirs et rêves qui furent les miens,

et le sont encore, ce cadavre

mort pour que je vive, ce cadavre

qui pue comme treize jours après ma mort, ce cadavre

au flanc troué sur deux bouts de bois fiché, ce cadavre

est le mien, celui de tout homme :

mais ce cadavre est le tien surtout.

Qui de nous est le plus au monde ?

Toi, impersonnel et toujours tyrannique

ma vie se réalise en toi,

mais toi, où comptes-tu encore aller en moi ?

Dieu, ton destin veut que je vive !

Je peux me retirer de toi

aussi facilement que j’y suis entré,

- tes portes, faut-il te le rappeler, sont toujours ouvertes aux quatre vents -

et je te demande lequel de nous sera le plus à plaindre ?

Oh oui ! je peux sortir de ta vie

ne t’inquiètes pas !

je te demande seulement de me rendre la monnaie de la pièce

et alors...

et alors, ceux qui viendront après moi

jugeront, s’il est encore temps de juger.

Ce que je suis,

tu l’as voulu autant que moi

mais je suis le seul à en profiter.

Aussi, quand je m’en irais, car il faut que je m’en aille,

demain ou à la veille de te rejoindre,

tu goûteras alors au limon duquel tu m’as extrait.

Dieu,

c’est à l'homme dont tu te prétends le père que je m’adresse,

l’homme que tu as conçu,

sorti de la terre, comme j’ai cru le lire quelque part.

Et je te le dis franchement :

tu n’es qu’un rêve qui ne m’a pas réveillé.

Le jour ou la nuit où je volerais de mes propres ailes

quand l’homme se sera raclé la gorge en moi,

je te prendrais à témoin, cible exacte

mes deux yeux te cernant, te situant dans ton immanence

et le pistolet fera bang !

et tu es mort.

Ton cadavre,

je le sens parfois lové contre moi la nuit,

et je n’ose bouger,

et je dors à peine,

et je te vois toujours au-dessus :

au-dessus de quoi ? et de qui ?

Ton rêve s’arrête où mon réel commence,

attends un peu !

et tu souffriras ce que tu nous a fait souffrir,

sans même le vouloir :

et tout ce discours de bien et de mal que nous te servons

depuis que tu habites nos cœurs,

je te le ferais ravaler

jusqu’au vomissement.

Tout ce que je t’ai donné, Dieu,

je te le laisse, bien volontiers,

tu cries famine depuis si longtemps :

qui d’autre que moi pourrait te rassasier ?

Ce que tu m’as donné et ce que le vie m’a repris,

ou bien le contraire :

je m’en fous du haut de mes vingt-cinq ans.

Ta clique d’évêques, de faux-prêtres émasculés,

ta merdité de curés,

je lui laisse la vie sauve :

d’autres s’en chargeront après moi.

Je n’ai qu’une chose à te dire,

et il faut que tu le saches,

avant de mourir toi aussi :

Je t’aime à me tuer.

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11 avril 2008

La poule et le poulpe

poulepoulpe

Voici une histoire qui ne manque pas de sel et s'inscrit (pour une fois) dans la réalité (une certaine forme de...). Il y est finalement question d'un amour qui marche sur des braises et finit par se consumer lentement mais sûrement. L'amour nous aide à vivre - mais à mourir un petit peu.

La poule et le poulpe

« Entre les lèvres du baiser, la vitre de la solitude ».

Roger Gilbert-Lecomte

            Tous ces jurés sont des cons. Je n’ai jamais eu de respect pour les gens du peuple, et aujourd’hui encore moins qu’hier. Où va cette république qui permet à des idiots de prendre la parole et de juger un homme ? Qu’elle aille où elle veut après tout, je m’en fous. Tout ce qu’ils connaissent de ma vie, c’est un zéro pointé et ce que les journaux ont pu cracher : des saletés, des histoires pas possibles où je ne tenais jamais mon rôle. Je sais qu’il me sera assez difficile de prouver que je ne suis pas qu’un salaud qui mérite la prison, mais je suis encore le mieux placé pour vous raconter mon histoire. Il ne tient qu’à vous d’être moins débiles que ces tortionnaires, de m’écouter et surtout, de penser à ce que vous auriez fait à ma place.

Quand je suis arrivé dans la salle d’audience, j’étais tranquille, je reconnaissais deux, trois voisins assis sur les bancs que j’ai salué de la main et quelques connaissances… puis j’ai cherché Hélène des yeux, mais je l’ai pas trouvé. La salope, c’est elle qui me colle un procès au cul et elle est même pas là le jour de ma défaite ! C’est vrai que la Princesse s’était fait représenter par son avocat, une espèce de connard aux cheveux bouclés, trente-cinq ans à peine, la chemise blanche bien repassée qui sort du complet noir… rien que de la merde sur un blanc d’œuf. Le procès a duré trois ou quatre heures, pas plus, puis le verdict est tombé. Blam ! j’ai été condamné à trois ans de réclusion criminelle sans sursis pour violence conjugale. Attendez voir ! A leurs yeux, je suis un criminel de la pire espèce simplement parce que j’ai battu ma femme, à plusieurs reprises. Je ne nie pas, je ne renie rien d’ailleurs, c’est contre mes principes. Je vous le demande à vous, qui me lisez : la liberté de la femme, c’est pas vrai qu’elle commence là où celle de l’homme commence également ? Un couple, ça marche le temps que ça marche, c’est comme une pile Duracell… et quand c’est fini, c’est vraiment plus la peine d’aller jouer de la gratte en plein hiver sous une fenêtre à double vitrage : déjà l’autre, elle entend que dalle et toi, tu te gèles les couilles devant l’interphone, c’est vraiment trop con. J’ai l’air de me foutre de tout et ça vous emmerde mais c’est de ma vie dont il est question, alors je fais ce que je veux.

            Hélène était tellement belle que… j’avais honte parfois de sortir avec elle, au début surtout. C’était un crime d’être aussi bien foutue, avec un corps, je vous en parle même pas, fait pour l’amour, c’est tout. Les rares fois où nous sommes sortis au resto, c’était toujours le même cirque, tous les mecs se retournant sur son passage, la dévorant des yeux avant de reporter leur regard bouffi de vice soit sur leur stupide femme qui tirait une tronche d’un mètre de haut, soit sur moi… et je vous jure, j’étais fier de voir l’effet qu’elle produisait sur les autres et j’arrêtais pas de gamberger, d’imaginer ce qui pouvait bien passer par la tête de ces vicelards quand ils me voyaient à ses côtés. On s’était connus tous les deux au lycée, au début de la seconde ; j’avais déjà redoublé deux fois, j’étais de loin le plus vieux de la classe et toutes les filles étaient amoureuses de moi… comme on aime à quinze, seize ans. Avec le recul, je me dis que le seul avantage d’être un cancre, un redoublant, c’est d’inspirer à la fois du respect et de l’envie de la part des plus jeunes. Comme j’avais déjà appris à dire merde, à m’esquiver avant la fin des cours pour fumer dans les couloirs, j’étais devenu à leurs yeux, en quelques mois, le mauvais garçon rebelle qui les excitait. On a continué à se fréquenter jusqu’à sa majorité et le soir où je l’ai dépucelé, elle a eu cette remarque formidable : « J’attendais ça depuis deux ans, pardonne-moi de t’avoir fait attendre ». Six mois après, nous avons décidé de vivre ensemble, d’habiter sous le même toit, elle y tenait tant. Et deux ou trois ans plus tard, j’ai été viré de mon boulot de gardien d’hôtel. Et alors… les Assedic, quelques tafs au black puis la soirée avec Boris, un pote du bahut qui était venu bouffer à la maison. Je m’en souviens bien de cette soirée, je suis vraiment pas prêt de l’oublier. Hélène nous avait servi un gratin dauphinois avec une scarole et du chèvre, et nous on s’était torché avec trois bouteilles de Brouilly. Après le café, je l’ai raccompagné au métro, et ce con, il a rien trouvé de plus malin à me dire que j’avais qu’à prostituer ma femme pour me sortir de ma merde. Il me l’a pas dit de cette façon mais c’était le sens ; il m’a juste avoué qu’il connaissait des types qui auraient craché au moins mille balles pour la baiser. J’ai fait un long détour avant de rentrer, j’avais la tête à l’envers, envie de vomir et de réfléchir, et quand je suis arrivé dans la chambre, Hélène dormait déjà. J’ai pensé à lui faire l’amour, histoire de conjurer le mauvais sort, la pénétrer doucement dans son sommeil et jouir avec elle mais je bandais pas, j’étais froid. C’était la première fois. Je me suis assis sur le lit, j’ai tiré le drap et en la regardant, en matant son cul et ses seins, j’ai commencé à échafauder un plan.

Cet avocat de mes fesses prétend que j’ai abusé moralement et sexuellement d’Hélène. Qu’est-ce qu’il en sait ? Il n’est qu’un avocat, rien qu’un putain de fruit verdâtre qu’on achète pour cinquante centimes au marché Dejean, et guère plus qu’un simple perroquet capable de régurgiter ses phrases toutes faites. Il a levé les mains en l’air en récitant son discours, citant à la queue leu leu des articles du code pénal, civil, mental, psychique… On aurait dit qu’il pissait ses sermons comme un irlandais ses Guiness dans les chiottes, ça n’arrêtait pas de couler ! A un moment, comme il reprenait à la fois sa respiration et le cours de sa phrase, j’ai ouvert ma grande gueule, lui demandant simplement d’où il connaissait ma femme, s’il avait été témoin à notre mariage et s’il bitait quoi que ce soit à la passion amoureuse. Sur ce coup là, je me suis mis le public dans la poche mais ça n’a pas duré longtemps. Il est revenu à l’attaque, tel un pittbull dans un jardin d’enfants à la recherche de nourriture, et comme le juge tapait avec son petit marteau sur le bureau, j’ai laissé pisser.

La conseillère de l’ANPE m’a regardé avec ses yeux d’épagneul empaillé mais quand je lui ai montré la carte classieuse de la société de Jérémie, elle a signé en bas et fermé sa gueule. J’étais bon pour la formation. Pour réussir dans la vie, y a pas de miracles, tu as des amis et tu t’en sors ou tu es seul et tu galères. J’ai réussi à louer un ordinateur avec un modem et une webcam et j’ai fait toute une série de photos d’Hélène à poil, dans toutes les positions et sous toutes les coutures, comme on dit. Elle n’a jamais été pudique, c’était pas un problème pour elle de tout montrer, et j’ai réalisé plusieurs clichés où elle me suçait et où nous baisions, ça changeait un peu, c’était plus vivant. Il m’a quand même fallu trois semaines pour connaître l’ordinateur, Internet et tous les logiciels qui vont avec. J’avais déjà ma petite idée derrière la tête en créant le site, et quand j’ai vu que le compteur de visites n’arrêtait pas de tourner et les e-mails d’arriver, j’ai compris que le poisson était ferré, qu’il avait la gaule et qu’il suffisait de le faire remonter à la surface. Au début, Hélène ne voyait pas très bien où je voulais en venir à inviter à la maison « les visiteurs d’Internet », comme elle les appelait. Elle trouvait cette idée étrange mais elle était prête à faire n’importe quoi pour moi, car elle connaissait mes difficultés à trouver un boulot. Elle ne savait pas encore ce qui l’attendait, mais je lui ai juré que tout irait bien mieux après. J’ai commencé doucement en installant un miroir sans teint sur le mur qui donnait sur notre chambre. Hélène n’avait pas grand chose à faire, juste se désaper lascivement, caresser ses seins, sa chatte tout en se rapprochant de la glace derrière laquelle, dans un réduit que j’avais aménagé pour la circonstance, le client la matait. J’avais installé la même machine à sous que celle qu’on trouve dans les sex-shops, reliée au circuit électrique, chaque pièce de deux euros enfilée dans la fente rallumant la lumière pour cinq nouvelles minutes de bonheur. La grande différence, c’était qu’on n’était pas dans un sex-shop qui puait le sperme, qu’il y avait des mouchoirs en papier à disposition, un fauteuil en cuir et les cinq premières minutes offertes. Tout ce cirque a duré trois ou quatre mois, mais j’en ai eu marre vite fait ; entre les éjaculateurs précoces, les radins et tous ces pervers qui se branlaient dans le noir contre le verre ou cognaient au carreau en hurlant des saloperies, je perdais presque autant d’argent que j’en gagnais.

J’ai tout laissé tomber pendant trois semaines, emprunté discrètement dix mille balles à Bruno et on s’est payé quinze jours de vacances en Corse. Hélène était aux anges, elle était fière de moi, de ma réussite, on baisait matin et soir et on s’est même marié dans une église pas très loin de Calvi. Je dormais peu la nuit, récupérant la journée sur le sable pendant qu’elle se baignait… et chaque soir, au moment du repas, je la travaillais au corps. Je cacherais pas qu’on a eu quelques scènes houleuses au début, Hélène quittant la pièce précipitamment et s’en allant marcher sur la plage puis revenant dix ou quinze minutes plus tard dans la cuisine où je l’attendais, sirotant un pastis, et se jetant à mon cou en pleurant. Dans ces moments-là, je me traitais de salaud, mais le lendemain, tout était oublié ; j’avais goûté au fric facile et c’était devenu une drogue dont je ne voulais pas me passer. Soir après soir, le poison que je lui injectais infectait ses veines et la veille du départ, c’était gagné. On est rentré début septembre, j’ai repris mes petites affaires, enrichissant le site d’une nouvelle galerie de photos et de plusieurs vidéos. Quand j’ai ouvert la messagerie, il y avait plus d’une centaines de messages et j’ai passé toute la nuit à y répondre, écoutant en boucle une chanson des Sparklehorse : « Someday, I will treat you good ». Etait-ce une promesse ou un signe avant-coureur de mon avenir ? Peu importe, c’était une chanson de circonstance.

Je me souviens bien du premier client qui est venu à l’appartement, son pseudo était Titty, parce qu’il était dingue des gros seins. Il avait la vieille cinquantaine et c’est vrai qu’il avait l’air de pas avoir baisé depuis dix ans. Quand il est arrivé, je lui ai déballé les tarifs : 50 pour une branlette, 100 pour une pipe et 200 pour la baise avec capote. Et le con, il a craché les biffetons l’un après l’autre. J’en revenais pas de voir tout ce fric sortir d’un portefeuille, presque la moitié de mon salaire de rmiste ! J’avais été un peu échaudé par le nombre de vicieux qui utilisaient le réseau pour se vidanger le poireau et j’assistais à tous les ébats sexuels dans le réduit, prêt à intervenir à la moindre incartade. Mais il n’y a pas eu de dérapage, la plupart des types étaient trop heureux de pouvoir arroser cette belle plante qui s’offrait à eux sans réserves. Au bout d’une quinzaine de jours, j’ai pu rembourser Bruno et mettre un peu de blé de côté. Généralement, il y avait deux ou trois clients par jour, à 500 euros la journée, le tout multiplié par vingt-cinq, on s’en sortait très bien. On se payait les meilleurs restaurants de Paris, les plus grands crus, des soirées au théâtre et à l’Opéra où je m’emmerdais, mais ça nous faisait plaisir d’être assis au premier rang. Je me souviens plus combien j’en ai vu défiler, presque la queue à la main… plus d’un millier. Ca a duré cinq ans comme ça, la vie était belle, je ne prenais plus le métro et dans le taxi j’étais le roi. Chaque jour je m’achetais des CD, des DVD et des bouteilles de Cognac que j’éclusais tranquillement, Hélène allait chez l’esthéticienne et au Printemps trois fois par semaine.

             Ce qu’il y a de chiant avec l’oisiveté, c’est que les journées semblent plus longues. Les premières années, tout va très bien, on fait tout ce qu’on n’a pas eu l’occasion de faire avant, on s’amuse mais à un moment, comme les semaines passent, on se rend vite compte que ça ne mène à rien et qu’on tourne en rond. J’avais déjà appris à boire mais j’ai passé sans problèmes le diplôme d’alcoolique patenté puis tenté par de nouvelles expériences stupéfiantes, j’ai commencé à prendre de la coke. Avec le recul, je me dis que je devais souffrir de l’ennui. J’étais incapable d’assumer complètement cette nouvelle vie qui s’offrait à moi et j’ai cherché à dissiper ce spleen dans les shoots délétères de la drogue. Il faut croire que tout était trop beau pour durer éternellement. Il m’arrivait même parfois d’avoir envie de me branler en surveillant Hélène qui s’envoyait en l’air avec un inconnu. Et c’est sûr qu’elle en a eu marre, à un moment. C’est un régulier, qui s’était pris de passion pour elle et lui offrait des livres à chaque nouvelle rencontre, qui m’a fait remarquer qu’il n’aimait pas tellement les femmes qui avaient des bleus sur le corps, mais je l’ai envoyé se faire foutre. Je ne la battais pas souvent pourtant, moins d’une fois par semaine – contrairement à ce que prétend son avocat, et jamais sur la figure… ou alors, c’est qu’elle bougeait. Je la cognais juste quand j’étais fatigué de la baiser, quand l’alcool ou la dope, ou les deux ensemble, se mélangeaient dans ma tête et me faisaient voir la vie différemment. Et c’est ce que je vais leur raconter à ces cons de jurés.

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30 mars 2008

Le dernier apôtre

ap_tre

La religion est obsédante, enivrante, cuisante (d'échecs)... mais elle fait partie intégrante de l'existence.

Une illustration par les mots.

Le dernier apôtre

« Si les gens consentaient à faire de leurs rêves un récit sincère,

on pourrait et plus facilement que de leur visage,

en déduire leur caractère ».

Lichtenberg in Aphorismes

            La main de Matthieu Dujour glissa dans son sommeil sur un front perlé de sueur. Il avait encore fait un rêve. Depuis deux semaines, il ne se passait de nuits sans qu’il ne soit réveillé par un rêve, toujours le même, obsédant, et devenant de plus en plus long et précis. Il mettait toujours un temps fou à se rendormir, quand il y parvenait. Mais ce soir-là, il ferma les yeux en vain, l’insomnie ne voulait plus le lâcher.

            Comment la vie d’un homme, tout à fait normal, peut-elle être transformée par la faute, ou la grâce des songes qui agitent son esprit la nuit ? Comment un homme, qui porte en lui plusieurs milliers d’années d’histoire, peut-il subir à ce point les critiques et les attaques de la vie ? Quand un homme qui a mené jusque-là une existence paisible, dénuée d’étrange, se comporte tout d’un coup comme Matthieu Dujour s’est comporté… c’est que quelque part, quelque chose n’est plus à sa place. On ne décide pas du jour au lendemain de réaliser ses rêves, et de faire cesser la souffrance d’un dieu mort il y a deux mille ans, en allant de chapelles en églises arracher les clous des pieds et des mains du Christ. Car les rêves, ou plutôt le rêve qui toutes les nuits troublait le sommeil de l’homme et lui faisait franchir les barrières du temps et de l’espace, le rêve qui le transportait au lieu du Crâne, à Jérusalem, à l’heure de la crucifixion du messie... ce rêve et tout ce qu’il entendit là-bas de la bouche même du fils de l’Homme reste un secret jamais divulgué.

            Jésus-Christ est-il mort sur la croix pour racheter les péchés de tous les hommes ? Tous les hommes lui ont-ils demandé, par leur silence qui en disait long, de mourir pour eux, de mourir afin qu’ils puissent vivre ? Sinon, c’est que Dieu lui-même, qui connaît tout le monde, est vraiment mort sur la croix, tué par l’homme. Matthieu Dujour n’avait jamais pensé avant, n’avait jamais cherché à savoir s’il existait, s’il pouvait exister quelque chose de supérieur à l’homme, supérieur et différent. L’homme était la seule réalité concrète - et outre cela, il y avait l’animal, le minéral, le végétal, la nature, les océans, le ciel, les étoiles, le vent... tout un ensemble de choses qu’il ne cherchait pas à expliquer, se contentant de vivre en leur compagnie plusieurs fois millénaire. Le soleil lui-même, et les autres planètes existaient déjà, bien avant qu’il ne naisse et n’en finiraient pas de vivre, comme il n’en finirait pas de mourir. L’idée de l’absolu, indéfini et infini, rendu accessible à l’homme par le biais de la divinité rendait un son différent à ses oreilles. Le hasard pouvait-il seul prouver l’existence d’un monde ? Et alors, ce qui avait été fait de cette façon, n’aurait-il pas pu l’être d’une autre ? Cela remettait en cause trop d’idées préconçues, trop de jugements hâtifs qu’il n’avait pas hésité, comme tout homme à proférer et à propager.

            Cela revenait à croire que le monde, et tout ce qu’il renfermait, tout ce qu’il contenait, la vie, les hommes, y compris lui n’étaient que le jouet d’un hasard qui aurait pu être autre. Si la vie est bien née à partir d’une cellule unique, comment savoir si celle-ci était « la plus au point » ? Il y avait trop d’hypothèses greffées à cette croyance, elle laissait trop de place aux utopies en tout genre. Ne valait-il pas mieux accepter l’idée d’une puissance omnisciente bien qu’invisible, capable de tout ? Il suffisait d’y croire après tout pour que cela se révèle vrai. Il suffisait d’y croire et de voir venir. Une seule hypothèse, aussi démente soit elle, ne limitait-elle pas les angoisses ?

            Matthieu Dujour savait qu’il n’apporterait jamais les bonnes réponses aux questions qu’il se posait : des réponses capables de le satisfaire. Le salut n’était-il pas dans le silence, comme le prêchaient les passalorynchites, une branche d’hérétiques sur l’arbre de la religion chrétienne, « qui tenaient continuellement un doigt sur leur bouche ». Ne fallait-il pas plutôt être mort, et dissous à jamais de questions ?

            Il est toujours pénible de s’avouer à soi-même qu’on a vécu à des lieues éloigné de ce qui faisait notre ambition, notre but sur Terre - pendant si longtemps. Et il est plus pénible encore de réaliser qu’on a fini par s’y habituer. L’homme est né pour apprendre, à la fois des vérités détestables sur son compte, de celles qu’on préférerait oublier - mais qui, elles, pernicieuses et aiguisées comme l’acier, ne vous oublient jamais - et à la fois qu’il est capable de réparer ses erreurs passées, s’il s’en donne seulement la peine. L’homme peut beaucoup, beaucoup plus qu’il ne le croit. Il peut même tout. C’est son grand privilège de pouvoir prétendre à tout alors même qu’il n'est rien, juste un épi de sens dans le grand vent du néant. L’homme est tiraillé de tous les côtés à la fois par ses désirs, ses fantasmes, ses habitudes, ses névroses, ses devoirs... et vit écartelé, en attendant la mort qui réunit tout, même les contraires. Dieu, dans son infinie ignorance a fabriqué l’homme à son image - et l’homme l’a rêvé tel qu’il se rêvait lui-même. Car si l’homme est le rêve de Dieu, Dieu est son plus sûr cauchemar.

            Dans une lettre à un ami, René Daumal écrivait « qu’on n’est pas libre de faire telle chose ou telle autre, mais on peut être libre en faisant telle chose déterminée ». Matthieu Dujour, en prenant violemment Dieu à partie, rendit à la liberté de pensée son son de cloches d’origine : celui qui marque les douze coups de midi. Car s’il cherchait une échappatoire en s’isolant ainsi, se coupant du reste du monde, ce dieu qu’il requérait n’était pas le Dieu des chrétiens que la religion a rendu complice de ses pires aberrations, mais une entité « surconsciente », « surpensante » à même de rejoindre ce jugement d’Alfred North Whitehead : « Dieu est cette fonction dans le monde par la raison de laquelle nos mobiles sont dirigés vers des fins qui, en notre propre conscience, sont impartiales pour nos propres intérêts », une abstraction dans un monde qui n’est rien que virtuel, une figure éternelle de l’absolu, la doublure réversible de la vérité... une intelligence idéale, « hors-normes » et qui l’emporterait sous son aile dans une extase hallucinatoire et perpétuelle.

            Il y eut entre les différentes facettes du caractère de Matthieu Dujour ce qu’on pourrait appeler une lutte intestine, visant à savoir laquelle parmi toutes ces putains du Moi emporterait la palme de la vérité éternelle - cette vérité qu’on retrouve dans la Chândogya Upanishad, où l’univers entier s’identifie à l’âme et où il est dit de l’homme : « Toi aussi, Tu es Cela ».

            Dieu, ou plutôt l’idée qu’il s’en faisait, libéra Matthieu Dujour du joug diabolique de la dévotion, ce piège ensorcelant où tant d’autres avant lui avaient péri, et lui laissa une entière liberté de manœuvres. Il n’y avait rien ni personne sur Terre ou ailleurs qui possédait la force d’entraver sa reptation ontologique. Au fond de lui-même, l’homme se dressait sur ses moignons, relevait le menton, fixait devant lui un point vague pour lui seul visible, et sourd au timbre à nul autre comparable des ossements qui se brisent et s’entrechoquent, avançait sur cette marée écumante de cadavres qui autrefois, avaient été lui-même.

            On ne saura jamais vraiment pourquoi un homme choisit d’entrer en religion comme on sort d’un tribunal, la tête haute, l’œil bravant la foule et les menottes au poignet. Il est d’ailleurs des choses qu’il vaut mieux ignorer. Toutes les meilleures raisons du monde sont - et resteront à jamais vaines à expliquer un tant soit peu le comportement d’un homme comme Matthieu Dujour. Peut-être faut-il voir pourtant, dans cette conduite aussi surprenante soit elle, la main de la fascination presque morbide que le rêve peut inspirer à l’esprit humain ? Car l’homme, finalement, en arrachant les clous des pieds et des mains du crucifié, n’obéissait qu’à ses rêves qui lui avaient secrètement intimé l’ordre d’abréger la souffrance du christ. Et c’était bien là le but recherché par Matthieu Dujour : faire cesser la souffrance d’un dieu mort, et conséquemment, faire cesser la souffrance des hommes qui adoraient ce dieu. Il avait un peu étudié les religions pour savoir que la religion chrétienne était la seule qui avait adopté comme principe de base : Souffre sur Terre : tu seras heureux dans les Cieux. La naïveté du personnage, son goût pour la simplicité et l’amour qu’il éprouvait pour l’humanité, un amour tenant plus du respect et de la compassion que d’un sentiment nourri à l’égard de ses congénères... ces raisons l’avaient décidé à agir de la sorte. C’est ainsi que durant près de trois longues années, armé simplement d’un pied de biche et d’une pince, habillé tout en noir, histoire de se confondre avec l’obscurité, il se rendait, dès la nuit tombée dans les églises pour parfaire son œuvre. Parfois, il fréquentait deux ou trois églises dans la même nuit, et parfois, il restait une semaine entière sans arracher aucun clou. Il faut croire que le rêve ne l’emportait pas toujours dans son sillage... Il faut croire qu’il ne franchissait pas toutes les nuits la porte du temps et de l’espace pour retrouver Jésus-Christ cloué sur le Golgotha, et lui parlant en rêve.

            Au cours des trois premiers mois, pris d’une espèce de frénésie que nous autres, gens doués de raison ne sauraient concevoir sans rire, il avait conservé dans une boîte en fer blanc les clous qu’il récupérait sur les statues du christ ; mais cette passion l’avait quitté peu après, il n’était pas collectionneur dans l’âme et il ne voyait plus l’utilité de conserver de telles reliques. Les semaines passèrent, et la vie en lui rendait toujours le même son, clair et cristallin, tel l’eau d’une rivière qui s’écoule sans penser à rien. Après les semaines, les mois, une année, deux années... son œuvre semblait éternelle. Mais finalement...

            Comment la justice aurait-elle pu statuer honnêtement sur le cas d’un homme tel que lui qui ne commettait aucun délit civil. La justice humaine, incapable de rien comprendre à ce comportement, l’aurait enfermé dans un asile, et aurait classé l’affaire. Il fallut donc que la justice divine, impartiale et aveugle intervienne, et s’occupe de cet hérétique qui mettait en péril son autorité.

            Un soir, dans une église, comme il retirait avec sa pince le dernier clou dans le pied d’un christ en bois de deux mètres de haut, celui-ci, seulement fixé au mur par ses clous fichés dans des joints friables comme du sable... Celui-ci bascula et s’effondra sur lui.

            Il mourût sur le coup.

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16 mars 2008

Changez de vie !

intel_inside

Une autre histoire des anciens temps, 15 ans avant NS.

L’agence générale du renouveau

« Décapitez les haches à coups de tête ! ».

Gérald Neveu

      

     La Terre courait à sa perte, courait si vite que son ombre la suivait avec peine. Le rêve d’un monde meilleur avait pris le dessus sur l’ancien dessein de la planète figée en sa trahison, siècle après siècle raturé. Les choses suivaient péniblement leur cours et comme il ne les menait nulle part, tous les hommes comprirent alors que la vie ne pardonnait rien, n’excusait aucun des crimes perpétrés au long des âges « au nom d’une certaine qualité de l’espèce ».

    La vie est-elle d’appartenir corps et âme à son ennui ? La vie est-elle de croire en l’autre moins qu’en soi-même ? La vie est-elle de se coucher la nuit avec une femme désirable et de se réveiller le matin, une goule lascive allongée à côté de nous, les babines retroussées écumantes de notre sang ? Enfin, la vie est-elle… ou n’est-elle plus ? Simon Delanuit vivait depuis dix ans les heures les plus affreuses de toute son existence, pourtant marquée dès le départ par une tristesse sans nom. Il souffrait d’une espèce rare d’aboulie que son psychothérapeute tentait vainement de combattre en le gavant de cuivre et de magnésium, n’ayant plus aucune appétence pour quoi que ce soit, fatigué de vivre mais continuant à frapper d’anathèmes les délires suicidaires qui l’encourageaient à voix basse. Un soir, perdu dans la lecture d’un quotidien, son regard étriqué d’humain en mal de sensations fortes suivit les lignes d’un article, mot après mot, tel un plongeur en apnée qui n’ose pas lâcher la corde qui doit l’emmener trois, quatre minutes, deux cent mètres plus bas.

    - Avoir vécu cinquante ans en vain pour le simple déplaisir d’être encore là, prisonnier jalonnant jalousement son claim… Cinquante ans, c’est beaucoup trop pour ce qu’il me reste à faire et ce n’est pas assez par rapport à ce que j’ai déjà fait. A vrai dire, je n’ai rien fait que la vie ne m’ait reproché un jour, alors à quoi bon élucubrer l’analyse chimique de l’air que je respire ? Renifler pour mieux vomir ensuite. Pouah ! Quelle vie. Si je n’ai rien tenté de mieux jusqu’à aujourd’hui, demain ne sera guère différent, rien qu’un jour comme tous les autres où rien ne se passe sauf les années. Et donc, pontifia-t-il, il ne me reste que cet ultime remède : la mort, je n’en veux pas… D’ailleurs, je n’y crois pas !

    Le remède dont parlait Simon Delanuit venait juste de lui sauter à la gorge ; en dernière page du journal, une petite annonce jouait des coudes au milieu de ses congénères, aussi disparates qu’inattendues, notamment une initiation complète à la langue énochienne, une semaine de safari-photo dans les pelouses du zoo de Vincennes ou encore une rencontre exceptionnelle avec la femme de votre vie – le monde avait bien changé depuis le vingtième siècle mais on en était toujours à se chercher mutuellement – que vingt mille autres pelés se disputeraient également, brandissant le même journal et la reconnaissant aussi comme la seule, l’unique, l’irremplaçable… Au nez et à la barbe de ses acolytes d’encre et de papier, figurait la sienne, celle dont il n’osait rêver que la nuit, claquemuré dans le sommeil :

            « CHANGEZ DE VIE SANS RIEN CHANGER A VOTRE VIE. DEVENEZ ENFIN QUELQU’UN ! QUELQU’UN D’AUTRE : CELUI QU’IL VOUS TARDE D’ETRE. FAITES-VOUS PLAISIR ! DEMANDEZ CONSEIL ET ASSISTANCE A L’AGENCE GENERALE DU RENOUVEAU ».

    Suivait une adresse dans le vingtième arrondissement.

    Simon Delanuit aspira goulûment une bouffée de tabac puis la recracha, comme il faisait toujours depuis qu’il s’était mis à fumer, à rouler une cigarette après l’autre, ce sixième doigt sans ongle planté là au milieu des cinq autres, se recroquevillant, se ratatinant sur place avant d’être expulsé dans les profondeurs d’un caniveau d’une chiquenaude dédaigneuse…  enflammé (c’est le cas de le dire) à l’idée de greffer un doigt supplémentaire à sa main, un doigt incandescent que ses lèvres faisaient vivre, semblant dévorer sa main petit à petit, dès que la pénombre s’avançait, sa chair blanche comme un linceul qui s’ensevelirait lui-même dans une tombe sans cadavre. A la fin, l’homme ne conservait de ce passage rapide de la vie à la mort qu’une odeur de tabac froid dans la bouche et sur la main, à l’endroit même où s’était tenu et maintenu en vie le temps d’une fumette, d’un ennui passager, ce nouveau doigt sans phalanges, sans artères… une odeur mêlée à sa propre odeur animale, un puissant réactif.

- Ah ! s’il m’était donné de ne plus jamais recracher cette fumée, s’écria Simon pour couper court au silence, de l’ingérer comme la nourriture qu’elle est, de la conserver en moi aussi longtemps que je… ». Il n’alla pas plus loin dans ce soudain déchaînement des forces actives de sa pensée et se retrouva brusquement muet dans sa tête. Peu après, un certain bien-être l’envahit, entoura ses bras potelés autour de sa taille et l’attira à lui, dévorant de baisers mouillés ses lèvres frémissantes. C’est alors, il s’en souvient bien, qu’il catapulta son esprit dans les recoins de sa mémoire. Qu’était-il arrivé… Que lui était-il arrivé depuis son départ de l’agence ? Que lui avait-on fait ?

   

      Il s’y était rendu deux fois : d’abord pour prendre rendez-vous et ensuite, pour l’opération. La première fois, il avait monté trois étages dans le noir, n’ayant trouvé qu’en haut l’interrupteur puis une secrétaire l’avait fait patienter dans une salle. Il avait feuilleté des magazines insipides et trouvant le temps long, allumé une cigarette qu’il éteignit aussitôt, avisant sur le mur en face « l’interdiction de fumer et de parler » épinglée au-dessous d’une caméra de surveillance. Une demi-heure plus tard, relevant la tête dans un demi-sommeil, plus proche du coma que de la sieste et comme l’horloge résonnait de ses quatre coups, une porte sur sa gauche s’était ouverte brutalement, livrant passage à un homme entre deux âges. Il l’avait suivi dans son bureau, marmonnant entre ses dents les mots qu’il allait bien pouvoir éructer, capables d’expliquer sa venue en ce lieu si particulier. Le docteur l’avait invité à s’asseoir et il avait obtempéré de bonne grâce, gagnant ainsi quelques secondes de répit. Puis l’entretien avait commencé.

            - Monsieur Delanuit, je présume ?

            - Lui-même. Pourquoi avait-il répondu cela, au lieu d’un simple oui en bonne et due forme ?

            - En quoi puis-je vous être utile ?

            - J’ai lu votre annonce dans le journal. L’élève avait bien appris sa leçon et la débita d’un trait, sous l’œil complice du professeur.

            - Ah oui ! L’annonce. Connaissez-vous notre agence ?

            - A vrai dire, je suis avant tout venu ici pour me renseigner.

            - Bien, très bien. Avant tout, vous devez savoir que l’Agence générale du renouveau est reconnue d’utilité publique. La loi 1901, ça vous dit quelque chose ?

            - Tout à fait. En fait, il n’en savait rien mais redoutait tellement les autres questions qu’il n’hésita pas à mentir. Et s’il fut un peu surpris par le comportement de l’homme qui ne prit pas la peine de développer plus en avant son exposé, lui tendant simplement plusieurs feuilles de papier, il n’en laissa rien paraître.

            Il signa tous les papiers, sans même les lire et nota le rendez-vous, fixé trois jours plus tard, sur un carnet qui ne quittait jamais sa poche. Entre ces deux dates, Simon ne se souvenait de rien. Il avait du végéter, comme à son habitude ; peut-être était-il sorti voir un film, manger une pizza au coin de la rue, peut-être s’était-il tout simplement couché pour ne se réveiller que trois jours plus tard ? Quoi qu’il ait fait durant ce laps de temps, il était là à l’heure dite, devant la grille, prêt à pénétrer dans le saint des saints, le si mystérieux centre de soins. Dans son souvenir, il y avait beaucoup de couloirs et de portes qu’il avait ouvertes sans rencontrer personne avant de buter dans quelqu’un, une jeune femme avec pour seul vêtement une blouse rouge boutonnée jusqu’au cou. Ils avaient longé ensemble d’autres couloirs, il avait entamé la conversation mais elle s’était tue jusqu’au bout, crachant à la fin ces paroles si polies : « Vous êtes arrivé Monsieur ». A cet instant, la porte s’était ouverte et trois hommes habillés de blouses de chirurgien l’avaient invité à entrer, lui désignant la TABLE, immaculée, offerte à son désir.

            Après, le trou noir lui rabattit le caquet, son cerveau se vida comme une chambre à air crevée et il sombra dans une torpeur toute artificielle. Le premier souvenir était seulement olfactif : une odeur de chloroforme, persistant longtemps après le réveil. Raccompagné ensuite jusqu’à la sortie par deux infirmiers patibulaires, il s’était dirigé d’une allure d’automate vers la bouche de métro qui semblait vouloir l’avaler puis s’était effondré sur son lit.

            Le lendemain, le premier détail qui le frappa devant le miroir était une fine cicatrice sur le front, juste en-dessous de la racine des cheveux, une cicatrice en forme d’étoile sans branches comme une ridicule troisième narine, déjà encroûtée par endroits.

            Dans la salle d’opérations, le docteur Delamort, spécialiste français de la lobotomie, retirait ses gants et son masque.

            - Une opération rondement menée, chers confrères, mais à la limite du paradoxe : Monsieur Delanuit opéré en plein jour ! Il a enfin retrouvé son nom celui-là : on ne s’appelle pas Delanuit pour rien.

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25 février 2008

Le cri du phénix

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J'ai écrit cette nouvelle pour un concours - auquel je n'ai finalement pas participé - qui demandait à chaque auteur de reprendre la première phrase d'un texte et d'imaginer la suite. "Alors qu’il courait dans les rues désertes et glissantes, (il) réalisa qu’il avait semé ses poursuivants".

J'ai été bien inspiré et me suis lancé dans une histoire à mi chemin entre la science-fiction et le fantastique.

Le cri du phénix

Alors qu’il courait dans les rues désertes et glissantes, Martial Déviant réalisa qu’il avait semé ses poursuivants. La pluie le frappait par saccades et le vent s’engouffrait dans son imperméable à moitié ouvert, le rejetant en arrière, comme si les éléments s’étaient eux aussi ligués contre lui. Il jeta un bref coup d’œil par-dessus son épaule tout en sortant la carte à puces de sa poche, faillit tomber à terre mais se rattrapa à temps et continua jusqu’au bâtiment en pierres noires qui lui faisait face, à moins de cinquante mètres. Il farfouilla dans la serrure et poussa la porte en vieux bois de cèdre sculpté. Il était à présent à l’abri, au cœur du musée, devant la pièce maîtresse du département de télépathie : un générateur à particules classé X, capable de projeter non seulement l’image du sujet sondé mais également de lui faire ressentir les pensées du sondeur. C’était bien mieux que les hologrammes d’avant… D’avant la catastrophe. Celui-ci était le dernier modèle encore existant sur Terre et sa dernière chance. Du moins, Martial l’espérait.

Il y avait maintenant neuf ans qu’il travaillait au MCI et il n’avait eu accès à cette salle que trois fois, la première lors de l’entretien d’embauche, puis trois années plus tard, lorsque la Délégation Psychique était venue visiter le Musée des Consciences Imaginaires et qu’il avait été chargé par le directeur de guider ces illustres personnages – « Une visite complète, Déviant... Nos Amis méritent un tel effort ». Et aujourd’hui, chancelant comme un arbre sous la tempête, n’arrivant pas à se contrôler, cherchant son souffle et le code d’accès.

Personne ne l’avait suivi dans le musée, il en était à peu près sûr ; en refermant la lourde porte derrière lui, il avait eu le temps de s’en assurer. Il lui suffisait d’une soirée, juste une soirée pour se connecter, s’introduire dans la conscience du Cerveau et changer le destin. L’avenir du monde dépendait de lui, un simple gardien de musée qui avait rejoint la résistance par hasard, un soir qu’il avait suivi cette femme dans la rue.

D’après ce qu’en disaient les écritures, à une époque lointaine, les musées étaient des lieux que les gens aimaient à fréquenter pour y admirer de drôles de choses, qu’on appelait des toiles, des sculptures ou encore des photographies. Il avait fallu beaucoup de temps à Martial pour y croire. Il y avait eu tout d’abord cette découverte fortuite, un soir qu’il avait piraté le système informatique du réseau et où il avait pu visionner de vieux documents d’archives. Puis, il y avait eu la rencontre du Groupe Zêta.

Comment en était-il arrivé là ? Cette femme était responsable de tout. Il avait fait sa connaissance par hasard, il y a trois mois, alors que le musée fermait ses portes. Il ne lui avait tout d’abord prêté aucune attention, trop occupé à indiquer la sortie aux visiteurs, mais peu à peu, comme la foule se dispersait, s’engouffrant docilement vers la sortie, ses yeux avaient croisé les siens. Il avait ressenti une telle détresse dans son regard que sans trop savoir ce qu’il faisait, il avait été la rejoindre… elle, percluse devant une reproduction holographique de l’explosion nucléaire qui avait détruite la ville d’Hiroshima au milieu du vingtième siècle, et lui, se demandant s’il n’était pas déjà mort ou en train de rêver. Deux jours plus tard, il l’aimait comme ce n’est pas permis. Morgane était belle comme une image du passé qu’on épingle sur un mur et devant laquelle on se prosterne.

Martial n’avait qu’une connaissance limitée des événements affreux qui avaient déchiré la planète en l’an de disgrâce 2078, et tout ce qu’il savait n’était rien. Depuis qu’ils avaient tous été nettoyés, il y a si longtemps, la mémoire était devenue comme un rêve dont on se rappelle… ou pas. L’histoire racontait simplement que la planète toute entière avait failli disparaître, lorsque la comète avait heurté la Terre ; plus de quatre-vingt pour cent de la population avait péri et des années s’étaient écoulées avant que le monde ne renaisse de ses cendres, tel le phénix de la mythologie. Mais l’oiseau en question avait un bec, des serres, et il entendait bien s’en servir. Les parents des parents de ses parents avaient bien entendu parler de la transformation de l’espèce qui s’était opérée au fil des siècles… mais aujourd’hui, près de deux siècles plus tard, plus personne ne se souvenait vraiment. Tout était parti d’un système de communication informatique qui avait fait son apparition à la fin du vingtième siècle, d’une façon confidentielle tout d’abord, puis s’étendant petit à petit, tissant sa toile telle une mygale affamée. Il ne restait plus grand chose de ce programme Internet mis au point par l’armée américaine dans les années 1950, ni même de ce que l’humanité avait pu en connaître avant le cataclysme. Le développement des techniques de communication avait rendu le réseau indispensable, puis vital. Et aujourd’hui, le Cerveau était partout, dans chaque conscience... et il était vivant. Les années, puis les siècles avaient passé, et le monde en était arrivé là. Un homme, du moins ce qui devait ressembler à un être de chair dans le passé, avait pris possession du réseau et gouvernait le monde, à sa façon. Ainsi avait-il décidé que chaque être humain, dès sa naissance, serait séparé de sa famille biologique et confié aux programmeurs, chargés de lui fabriquer une éducation et un avenir, selon les besoins de la communauté. Autrefois, cette pratique médicale s’appelait la lobotomie, mais les mots ne voulaient plus rien dire actuellement. Les couples étaient encore autorisés, car nécessaires à la survie de l’espèce ; malgré toute sa science, le Cerveau n’avait toujours pas réussi à dompter le génome. Il avait encore besoin des humains mais de moins en moins car ses savants faisaient des progrès énormes, clonant à partir d’une cellule morte un être hybride, presque humain. Mais d’ici dix ou vingt ans, l’humanité ne serait plus indispensable à la vie sur cette terre. Ce dont tous les gouvernements avaient rêvé, cet esprit supérieur et cynique en avait fait une plate réalité : le chômage n’existait plus. Il y avait autant de travailleurs que de besoins à rassasier, pas un de trop, pas un de moins. Personne ne connaissait exactement l’âge du Cerveau ; de mémoire, il avait toujours été là. Il y avait bien quelques dingues qui hantaient les parcs le soir, après leur journée de travail obligatoire, haranguaient la foule et déterraient les cadavres du passé mais les Vecteurs veillaient à maintenir l’ordre et exécutaient sans pitié ces fauteurs de trouble.

Il y avait aussi la résistance, qui se réunissait clandestinement la nuit sous terre. Martial n’avait jamais entendu parler du complot avant de rencontrer Morgane, mais un soir, elle l’emmena dans les carrières souterraines de Pandémonia, l’ancienne Paris, où ils se réunissaient. Ils durent se glisser à l’intérieur d’une chatière et éclairés par sa lampe à carbure, errer dans les galeries, parfois inondées d’eau, sur les murs desquelles étaient peints des dessins qui dataient de plusieurs siècles. Il y avait également quelques salles où des humains avaient taillé la pierre et dans l’une d’entre elles, la salle Z, du nom du groupe, Martial fit connaissance avec la rébellion. Morgane lui fit signe de se taire et lui tendit une pilule qu’il avala, après l’avoir vu faire. Il devait y avoir une cinquantaine de personnes présentes, toutes silencieuses et agenouillées, écoutant l’homme debout qui parlait :

- IL est partout. IL règne dans ce monde comme le soleil dans la galaxie. IL sait tout de nous, tout ce que nous croyons savoir et surtout, tout ce que nous ne savons plus. IL a pris possession de notre esprit, s’est insinué en lui et commande à chacune de nos actions, s’amuse à nos dépends. Pour l’instant, nos pilules nous protègent encore, mais le jour de la fin est proche…

Martial ne comprenait rien à ce qui lui arrivait. Son cerveau bouillonnait, il avait mal partout et devant ses yeux se profilaient des feux follets luminescents. Péniblement, il tourna la tête vers Morgane et susurra :

- Mais qu’est-ce qui m’arrive ? Qu’est-ce que vous faites ici… et quelle est cette pilule que tu m’as fait avaler ? Ma tête est en feu, je vois des ombres lumineuses danser devant moi et j’entends des choses…

- Martial, aie confiance en moi, s’il te plaît. N’ai pas peur des « ombres », ce sont nos amis les phosphènes : ils te souhaitent la bienvenue et exécutent leur sarabande enflammée en ton honneur. Suis-moi maintenant, je vais te présenter Antonin, c’est un ami et un grand scientifique, il pourra tout t’expliquer.

            - En fait, reprit Antonin, il s’agit tout bêtement d’un condensé de cocaïne et de certaines épices, dont la muscade, réputée pour ses vertus hallucinogènes, à forte dose. C’est la seule substance connue qui nous permette de lutter contre l’intrusion, notre esprit s’évadant et retrouvant une vie propre qui les empêche de nous localiser. La pilule agit directement sur les centres moteurs, paralysant net l’action de l’espion

            - Il a vu les phosphènes Antonin, la première fois… c’est un signe, non !

            - Morgane, tu as toujours été très douée pour interpréter les symboles… mais qui sait, il se pourrait que tu aie raison aujourd’hui et que Martial soit bien celui que nous a…tten… di…ons… tou… ssss…

Mais déjà Martial n’écoutait plus, couché sur le sable, se tenant le ventre avec les bras, et il tomba évanoui à l’instant où plusieurs hoquets annonciateurs d’un dérèglement interne dégénérèrent en un vomissement incontrôlable.

           Quand il se réveilla, plusieurs heures après, la gorge irritée par la soif, il était étendu sur un matelas en mousse, sanglé dans un lit de fortune métallique qui couinait dès qu’il se retournait. Morgane n’était pas là. Personne n’était là. Il était seul dans cette pièce semi-circulaire et devant ses yeux qui s’évadaient du sommeil, des figures de gorgones sculptées dans la pierre le regardaient en souriant. Combien de temps resta-t-il ainsi, ravalant son envie de vomir de nouveau : quelques heures, une journée ? Finalement, il se rendormit et à son réveil, la première chose qu’il découvrit fut le visage de la femme penchée sur lui, épongeant son front avec un gant humide qui sentait le vinaigre.

- Morgane, dis-moi que je rêve, que je vais bientôt me réveiller… Dis-moi que rien de ce qui ne m’entoure ici n’est vrai…

- Martial, mon amour, je répondrais à toutes tes questions. Mais laisse-moi te dire quelque chose d’abord. Tiens, reprends une pilule, tu en as besoin et il le faut. Regarde, j’en prends une aussi, ce sont exactement les mêmes. Tu vas voir, la sensation est complètement différente la deuxième fois… ton organisme y a pris goût, c’est comme s’il reconnaissait le produit. Martial, tu en sais autant que n’importe lequel d’entre nous sur le Cerveau et ses sbires, il faut juste que tu saches que nous avons décidé de tenter l’impossible pour mettre fin au règne de ce dictateur. Il y a eu dans le passé une autre vie où l’humain était maître de ses pensées, de ses sentiments, une époque où il pouvait décider par lui-même ce qu’il avait envie de faire. Dès la première soirée que nous avons passé ensemble, alors que nous nous connaissions à peine, souviens-toi, tu m’as parlé de ta visite inopinée dans la mémoire de l’ordinateur central du musée. Ce que je vais te dire ne doit donc pas t’étonner et même...

- Morgane, je ne sais plus quoi penser… Ne m’en veux pas si je te coupe la parole - je pourrais rester des heures suspendu à tes lèvres, crois-moi - mais je dois savoir : qui est l’être que j’ai vu hier – était-ce hier seulement  ? – haranguer cette foule prosternée à ses pieds ?

- C’était hier Martial, pour toi comme pour moi. Tu me demandes qui est notre sauveur : un homme, rien qu’un homme mais notre guide, celui qui nous a montré le chemin. Il est ce que cette foutue planète a produit de meilleur depuis trois siècles. Mais ce n’est pas à moi de te parler de lui : quand il a envie de parler, il vient te voir et t’écoute. Il ne nous enseigne que ce que nous brûlons tous d’apprendre : la libération de l’esprit.

- Se libérer de l’emprise du Cerveau ! mais c’est impossible Morgane, c’est mettre la terre à feu et à sang… Il est partout…

- Tu vois, tu fais déjà partie des nôtres, tu es contaminé. C’est fou le pouvoir de ces pilules. Martial, rien n’est impossible à un homme qui veut conquérir sa liberté... mais laisse-moi appeler Algernon. S’il y a encore quelqu’un capable de te dire ce que tu dois savoir, alors que j’en suis incapable à cause de mon amour pour toi, ça ne peut être que lui.

- Morgane, reste avec moi… ne t’en vas pas. Qui… qui est Algernon ?

- Bonjour Martial, je suis celui dont tu as deviné l’existence. Nous ne sommes pas tout à fait des inconnus, nous avons même eu l’occasion de ne pas faire connaissance hier soir. Tu avais tes problèmes, j’avais les miens… et j’ai toujours pensé qu’il était préférable de les régler chacun dans son coin. C’est sûrement une erreur que de croire à ces balivernes, mais l’esprit est malheureusement aussi faible que la chair. Ne t’inquiètes pas Martial, Morgane va rester avec nous. Elle a davantage sa place ici que moi… obligé de ressasser ses rengaines anarchistes qui n’intéressent plus personne. J’imagine qu’elle t’a dressé une situation on ne peut plus exacte du différend qui nous oppose au Cerveau… mais, avec ton accord, je vais t’exposer le problème différemment. Vois-tu, il y a longtemps…

Martial ne sut jamais exactement combien de temps dura leur entrevue secrète. Assis dans le lit, serrant la main de Morgane qui lui souriait, l’échine contre un mur de pierres rugueuses, l’obligeant à changer assez régulièrement de position, il écoutait bouche bée ce que l’homme lui racontait ; mais tout en buvant ses paroles, il l’examinait. Algernon semblait d’une autre époque ; déjà, il était habillé avec des vêtements que Martial ne connaissait pas, un tissu bleu et assez épais qui recouvrait ses jambes avec deux lanières qui enserraient ses épaules et retombaient dans son dos, et surtout, il portait à l’oreille une pièce de métal qui avait l’air de faire partie intégrante de lui. Martial était incapable de lui donner un âge précis tant sa physionomie étonnante ne se prêtait pas à un examen détaillé. Le plus étrange pourtant était le dessin qui maculait son avant-bras et qu’il identifia plus ou moins comme celui d’un animal qui devait dater de l’époque pré-cataclysmique. Algernon parlait d’une voix douce et sensuelle, une basse chantante et hypnotique en harmonie parfaite avec son physique. D’une taille au-dessus de la moyenne, ses yeux d’un vert profond écrasés dans leurs orbites faisaient mieux ressortir encore la beauté de ce visage inoubliable.

Ce jour-là, Martial comprit que tout ce qu’il croyait savoir sur le Cerveau, sur la vie, n’était qu’un immense mensonge. L’homme lui parla des pilules miraculeuses qui leur étaient indispensables mais qui les tuaient à petit feu, déréglant leur horloge interne, les obligeant à en consommer toujours davantage. Il lui parla également de la milice, de ces chiens de garde kamikazes, ces Vecteurs venus d’ailleurs qui s’introduisaient à l’intérieur de leurs victimes, tels des microbes, puis se laissaient imploser, et aussi de l’espion qu’ils avaient tous en eux, un foutu microprocesseur implanté dans leur crâne qui les suivait à la trace.

A la fin, Martial en savait tant qu’il se leva, incapable de savoir s’il fallait lui tendre la main ou gagner directement la sortie en compagnie de Morgane. Algernon lui rendit son sourire et le serrant dans ses bras, lui murmura à l’oreille ces paroles qui changèrent le cours de son destin :

- Martial, savais-tu que ton nom est une invitation à la révolte ? Nous avons besoin de toi, autant que tu as besoin de nous. J’ai senti en toi des puissances qui…

- Algernon, mon nom, c’est Martial Déviant, un point c’est tout. Ce sont les Programmeurs qui l’ont choisi, comme pour n’importe qui…

- Je sais, c’est ce qui rend ce choix si capital… Ce nom ne signifie peut-être rien pour toi mais pour moi, il veut dire beaucoup.

Martial était devant le générateur lorsqu’il entendit le bruit. Un bruit en apparence anodin, celui du verre brisé qui tombe sur un carrelage. Annulant le programme qu’il venait de lancer sur l’ordinateur, il attrapa le fusil et prenant soin d’éteindre la lumière derrière lui, se dirigea silencieusement vers la salle aux plasmas, la seule à posséder des fenêtres. Rasant les murs, il arriva près de l’entrée et distingua une forme qui s’échappait à l’autre bout de la pièce. Il n’y avait aucune lumière mais cela n’avait guère d’importance. Martial souleva son fusil, régla le viseur et la luminosité, ferma les yeux puis fit feu. Il n’y eut aucune détonation, aucun son, juste le léger cliquetis de l’arme avant que la salle ne s’éclaire, comme si mille soleils s’étaient engouffrés à l’intérieur. Ce délire de lumières ne dura que quelques secondes… et quand il regarda à nouveau dans la pièce, le visiteur imprudent battit l’air avant de s’effondrer durement sur le sol tel un pantin désarticulé. Il attendit à peu près une minute, le temps nécessaire à sa victime pour sortir de sa torpeur. Quand elle revint à elle et ouvrit les yeux, elle rencontra d’abord la gueule du fusil à quelques centimètres de son visage, puis l’homme caché derrière, s’essuyant le front d’une main qui tremblait autant que ses jambes. Elle avait beau porter une cagoule et une combinaison noire, il n’y avait aucun doute à avoir, c’était bien elle.

- Morgane, que fais-tu là ? Qu’est-ce qui t’a pris de venir ici… j’aurais pu te tuer…

- Martial, pourquoi grelottes-tu ainsi ? Est-ce que tu aurais peur ?

- Peur ? la peur n’est rien par rapport à ce que j’ai éprouvé. Tu sais, ce musée n’est pas vraiment le lieu de prédilection des promeneurs noctambules et toi… Toi qui es prête à donner ta vie pour ce combat, sais-tu seulement comment tu réagirais en face d’un vecteur ?

- Tu as cru que j’étais l’une des leurs, c’est ça ?

            - Non mon amour, pas toi… j’ai juste cru qu’un de ces monstres était entré dans le musée et qu’avec mon arme ridicule, j’aurais eu beaucoup de mal à lui faire face… et je savourais ma joie d’être toujours en vie.

            - Ton fusil semble pourtant un engin efficace ?

            - Contre les humains, oui ! Contre eux, c’est difficile à dire… mais suis-moi, nous n’avons plus beaucoup de temps. D’ici quelques heures, notre cauchemar sera enfin terminé.

            De retour dans la salle, Martial activa l’ordinateur et introduisit le cd-rom. Morgane se tenait à côté de lui, aussi muette et pâle qu’une statue de l’antiquité, comme si elle attendait depuis longtemps. Le disque dur, regorgeant de données, certaines aussi vieilles que le nouveau monde, venait d’être formaté, une nouvelle ère informatique voyait le jour. Elle lui tendit le casque qu’il plaça sur sa tête, s’isolant du monde environnant et lança le programme… et au même instant, un autre bruit retentit, beaucoup plus sourd cette fois.

            L’idée que la résistance avait conçue pour vivre en paix et se débarrasser à jamais de ce monstre, était d’une simplicité désarmante : assassiner le Cerveau en utilisant le réseau. Comme il était partout, infiltré dans chaque conscience, il fallait juste que quelqu’un s’introduise à l’intérieur de son esprit et le tue en le faisant souffrir. Cela ne semblait pas tellement compliqué : il suffisait de faire remonter à la surface d’horribles images des anciens temps, de se concentrer dessus des heures et des heures durant et la pensée ferait le reste.

            Morgane fut la première à réagir. D’un geste brusque, elle attrapa le fusil et franchit les quelques mètres qui la séparaient du seuil. De son côté, Martial martelait le clavier tout en suivant son reflet à la trace dans l’écran, et quand il la vit partir, il leva la main et lui dit : « Morgane, nous avons deux problèmes. Les vecteurs sont entrés par la fenêtre que tu as brisé et ils nous cherchent… et je ne peux pas stopper ce putain de programme… Tant pis pour la résistance, nous devons partir, tout de suite si nous ne voulons pas mourir ». « Martial, nous n’avons plus le temps de reculer… alors baise ce salaud maintenant, je me charge d’eux. Je t’aime, tu sais, je n’ai jamais aimé que toi ». Il n’eut même pas le temps de lui dire qu’il l’aimait aussi, qu’elle était folle de se conduire ainsi et qu’ils avaient peut-être une chance de pouvoir s’échapper par la porte dérobée juste en face. Quand il se retourna pour la voir une dernière fois, elle avait disparue.

            Ils devaient être trois, se faufilant dans les couloirs du musée. Elle pouvait entendre le bruissement de leurs pas sur le parquet et sentir comme un courant d’air quand ils se déplaçaient. Tous les sens en éveil, elle attendait, serrant le canon, l’œil collé contre la lunette, le doigt appuyé sur la gâchette. Les vecteurs semblaient agités, changeaient régulièrement d’apparence ; parfois, ils se jetaient hystériquement l’un contre l’autre dans un flot de lumières et se scindaient ensemble quelques instants, insufflant et pompant d’une même ardeur combative l’énergie des autres, avant de se désagréger. C’était leur manière de combattre.

Les vecteurs étaient la plus grande réussite du Cerveau. Il avait réussi, en compagnie de son armada d’eugénistes, par de subtiles manipulations génétiques et de transplantations de glandes endocrines, d’organes et de cellules nerveuses à créer une espèce nouvelle qui tenait à la fois du règne animal, pour son agressivité et du règne végétal, pour sa docilité. Le résultat était infernal. Ces créatures programmées pour tuer ressemblaient la plupart du temps à des chiens, des chiens enragés, dépourvus de poils et armés de deux rangées de crocs. Cela n’était pas vraiment inquiétant ! l’époque n’était pas spécialement po